Qu’est ce que « Menderes » ?

Menderes est le nom turc d’un fleuve d’Anatolie connu depuis la plus haute antiquité pour la sinuosité de son cours. En français, on le nomme « Méandre ». Le mot est passé dans le langage courant.
Le choix de ce nom n’est pas un hasard. La Culture ressemble assez à un méandre en perpétuel mouvement. La tâche de qui prétend en faire partie est de veiller à ce qu’elle le demeure. Car, de même qu’une eau qui stagne finit par croupir et empoisonner ceux qui la boivent, une culture trop fermée sur elle-même aliène les esprits, étiole l’intelligence.
Nous vivons dans un pays qui cultive amoureusement une certaine vision des affaires culturelles et se targue de prendre soin de son patrimoine, d’avoir vu naitre une foule d’avant-garde. On ne peut le nier et cette volonté de préservation est une bonne chose.
Mais il y a un problème : La France est aussi un pays paradoxalement assez conservateur. L’essentiel des mouvements novateurs dont elle s’enorgueillit ont été méprisés et combattus par les tenants d’ l’orthodoxie artistique et littéraire de leur temps. Et malgré le regard peu amène que les élites d’aujourd’hui posent sur leurs ainées, elles ne se comportent pas différemment

Quand, nait un nouveau genre, ou un nouveau média, s’il n’a pas le bon goût de disparaitre tel une mode fugace, il devient l’Ennemi. Et il le demeure longtemps. Il n’est pas supposé prêter à penser, ni receler de valeur artistique. Pire, on en fait le responsable de nos problèmes sociaux les plus complexes. Au moindre épisode de violence juvénile, on le pointe du doigt.
Ces accusations ne sont pas nouvelles. Au dix-neuvième siècle, les romans étaient supposés pervertir les jeunes filles. Puis la radio, le jazz, le rock’n’roll, la télévision devinrent les supports des fantasmes de décadences d’institutions rétrogrades. Le cinéma, la bandes dessinée, jusqu’à, dernièrement, les jeux vidéo et les jeux de rôles sont supposés transformer ceux qui s’y adonnent en de dangereux psychopathes ou terroristes.
Ils ne sauraient être les émanations d’une authentique « Culture » avec un grand « C ». Tout au plus leur concède t’on le terme de « culture » avec un tout petit « c ». « La culture geek », « la culture populaire ». Des boites, que l’on s’échine à maintenir fermée et séparées les unes des autres, ce qui les tue, au final. On en revient à cette idée de ce qui stagne et croupit.
Tout ceci a de fâcheuses conséquences.

Premièrement, cet état de fait nuit considérablement aux artistes vivants. Alors que les tableaux des artistes du passés atteignent des sommes folles et que les livres des grands classiques, systématiquement étudiés en classes, se vendent toujours comme des petits pains, les artistes et auteurs de nos jours, hormis quelques notables exceptions, ont un mal fou, non seulement à gagner leur vie, mais à ce que cette ambition paraisse même légitime. Et cela va en empirant. S’intituler artiste, alors que ce titre n’est en rien l’affirmation d’un talent mais juste celle d’une vocation, est mal vu. Il faut, pour en avoir l’air, accepter la pauvreté et ne surtout pas parler d’argent. Pourtant, l’argent est le nerf de la guerre qui permet de pouvoir créer. Et comme on n’est pas à une contradiction près, l’artiste très connu qui amasse un paquet de fric est forcément un génie.
Ensuite, il nuit au public, à qui il fait croire que ce qu’il aime est forcément mauvais et qu’il éloigne d’œuvres pourtant passionnantes et bien plus accessibles qu’on essaie de nous le faire croire. Beaucoup de gens croient que la « Culture » n’est pas pour eux, parce qu’ils ne sont pas nés dans le bon milieu. Mais l’un des objectifs des arts est justement d’élever l’esprit.
Enfin il trompe le public. L’ « art contemporain » c’est forcément bien puis qu’on le subventionne (même quand presque personne ne va voir les expos). Marc Lévy, c’est forcément bien puisqu’’il vend plein de livres et « faut pouvoir en faire autant avant de critiquer. ».

Autrement dit a t’on, tout en le niant, laissé croire aux gens que la qualité artistique d’une œuvre est en rapport avec sa rentabilité, le réseau de son auteur ou l’efficacité de sa promotion. Ce qui est faux et encourage la médiocrité. Pourquoi chercher à bien faire si les relations l’argent et le marketing suffisent ?
Il ne s’agit pas de dire que tout se vaut. Mais le genre ou la difficulté d’une œuvre n’a strictement aucun rapport avec sa qualité. Ce n’est ce n’est pas parce qu’un roman sera classé dans le genre Fantasy qu’il est moins important. Ce n’est pas parce qu’un film sera un film d’auteur qu’il sera forcément regardable. Ce n’est pas parce que c’est populaire que c’est mauvais (et pas parce que ça l’est que c’est bon)..
Ce que nous voulons montrer, c’est que, contrairement à ce qui nous est enseigné, il y a des ponts entre ces domaines, ces courants si dissemblables en importances. Que les frontières sont poreuses, et ce depuis toujours. Qu’ils y a du bon et du mauvais partout. Qu’il faut dénoncer le mauvais et encourager au maximum le bon. Parce qu’il est tout de même scandaleux que n’importe quel pantin médiatique puisse publier un livre, alors que Jean Giraud, l’immense Moebius, qui a influencé tout un pan de l’esthétique SF mondiale ait dû attendre 2010, à peine deux ans avant sa mort, pour voir une rétrospective de son œuvre exposée à la fondation Cartier.
Parce qu’il fait de la Bd.

Il n’y a pas de « sous culture ». Il n’y a que de petits esprits.

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