Carré blanc, première partie.

Trigger Warning : Mention d’appareils génitaux sous leurs diverses désignations et images des dits appareils génitaux.16114336_10154903127987528_7822352790842847777_n

Cet article a déjà été présenté sur mon site perso il y a quelques  années, bien avant que Menderes voit le jour. Il est même le premier d’une série consacrée au Nu féminin, sous un angle féministe. La façon dont on le représente dans une société est en effet rarement indépendante du statut social des femmes.

Par manque de temps, seules deux parties étaient parues sur les trois prévues. Et une lectrice m’avait d’ailleurs fait part de ce qu’elle l’aurait bien lue, cette troisième partie.  Par ailleurs, des conversations récentes (et navrantes !) à l’occasion de la sortie d’un film Si j’étais un homme m’ont clairement démontrées qu’il était peut-être opportun de me remettre à l’ouvrage.  J’ai donc pris le parti de retravailler les deux premières parties et d’en écrire la suite dès que possible (qui risque d’être un brin plus importante que prévue. Elle est déjà en cours et je suis en train de me battre pour qu’elle demeure faisable ^^).

Le poids de ces représentations sur la façon dont sont perçues les femmes est, encore de nos jours, énorme. Notre culture est sexiste. Le regard de l’artiste que je suis a été conditionné, formé par elle et donc par ce sexisme. Et comme beaucoup d’artistes avant moi, je pratique le Nu féminin. Mais quelque chose m’a très tôt différenciée de mes premiers « maitres » en la matière : Je SUIS une femme. Le regard que je porte donc sur ces nus ne saurait être le même que celui d’Ingres ou de Botticelli.

Or, en tant que femme, une chose me frappe d’emblée en matière d’Histoire de l’Art :  La grande différence de traitement entre les nus masculins et les nus féminins. Et cette différence n’est jamais plus aigüe que quand il s’agit de la représentation du sexe lui-même. J’ai donc décidé de traiter précisément de cet aspect-là. C’est-à-dire, la représentation de la Vulve (avec un V majuscule. Parce que).

Aaah ! Vous voyez que ça vous intéresse, l’Histoire de l’art… Petits coquins.

Il s’avère que le sujet est vaste. Si vaste que j’ai dû le restreindre au maximum. Cette série d’articles ne saurait donc être qu’un résumé. Pas la peine de me dire  » vous avez oublié tel obscur traité ou page 372 se trouve une représentation hyper réaliste de foufoune en anamorphose visible à la loupe « , je suis au courant qu’il existe des curiosités en la matière. J’ai en outre restreint géographiquement mon propos : On parlera donc de la représentation (ou pas) de la vulve dans l’art occidental.

 

Avant le Nu, y avait déjà du nu…

 

Vénus de Willendorf 28,000 avant JC–25,000 avant JC. Museum d'Histoire Naturelle de Vienne, Autriche

Vénus de Willendorf
28,000–25,000 avant JC.
Museum d’Histoire Naturelle de Vienne, Autriche

Clairement, les hommes des cavernes étaient au courant d’à quoi ressemble un sexe féminin et savaient parfaitement le représenter. Ensuite, sculpter du poil sur de la pierre avec les moyens de l’époque n’était peut-être pas des masses facile. On leur pardonnera ce manque de détail, surtout au regard de la taille des dites sculptures… (11 cm pour la Venus de Willendorf, ci-contre entre 22000 et 24000 ans avant notre ère)

Peut-on pour autant parler de « Nu » dans le sens artistique ? C’est délicat, car ces représentations sont porteuses de symboliques qui n’ont pas grand-chose à voir avec les pratiques ultérieures.

Peinture de la tombe de Djeserkaraseneb Thèbes, XVIIIème dynastie(1550–1070 avant JC)

Peinture de la tombe de Djeserkaraseneb
Thèbes, XVIIIème dynastie(1550–1070 avant JC)

Reste le fait qu’il fut un temps ou représenter un minou n’avait rien de tabou dans l’espace occidental.

Durant la très lointaine antiquité, autour de la Méditerranée, il arrive souvent que les gens soient à poils dans l’espace public, que ce soit pour bosser, danser, ou parce que se baigner, c’est top et que vraiment, là, fait trop chaud.

C’est licite et admis. Les belles dames égyptiennes rivalisent de raffinement dans l’art de porter des robes de lin très légères, transparentes et très près du corps. Les plus riches jouent même avec les superpositions de fines toiles de lin pour créer des tenues qui passeraient de nos jours pour ultra provocante. Vous l’aurez compris, le vêtement a plus la fonction de parure et de signe extérieur de richesse que de franche nécessité. Il met en valeur mais ne cache pas grand-chose. Et sur la statuaire comme sur les bas reliefs, les silhouettes s’affichent sans complexe.

 

 

Les premiers Nus féminins :  La figure de Vénus

Avec l’art grec, cela commence à changer.  Et le NU apparait. Le truc, c’est qu’il est d’abord exclusivement masculin. Clairement, la statuaire primitive fait le distingo entre les kouros nus et les Korè drapées dans leurs péplos.

A l’âge classique, les dieux montrent sans complexe muscles et zizis. Pour les déesses, c’est plus compliqué. La très libérée Aphrodite est souvent nue jusqu’aux hanches, alors que Déméter, Héra ou Athéna, qui se veulent des femmes « comme il faut », sont, elles entièrement habillées. A noter qu’à l’époque de Phidias, en Grèce, les dames comme il faut se voilaient, alors que les prostituées n’en avaient pas le droit. N’écoutez pas toutes les bêtises qu’on a pu vous dire sur le lien entre le voile et la prostitution car c’est précisément le contraire : le voile a TOUJOURS été une marque de « respectabilité » autour de la Mare Nostrum.

Vous l’aurez compris : le Nu féminin apparait quand est inventée la pudeur. Et cette pudeur est directement associée au degré de chasteté des dames.  Pour les dieux…  La question ne se pose en rien car la nudité masculine est-elle associée à l’héroïsme et aux athlètes des jeux, à la puissance, en sommes. Pas à la gaudriole.

Donc, celle qui est nue, c’est la déesse de l’amour et de l’érotisme.  Mais même elle ne l’est pas totalement. La déesse se couvre d’une main pudique quand une étoffe ne s’enroule pas autour d’elle pour cacher ce qu’on ne voit de toute façon jamais.

Et puis un jour, il parait que c’est Praxitèle qui en a eu l’idée, on se met à dévêtir entièrement Aphrodite. « Chic chic chic ! » font les petits pervers.  Ils seront déçus.

Copie d'époque romaine impériale (IIe siècle après J-C ?) Louvres, Paris

Copie d’époque romaine impériale (IIe siècle après J-C ?) Louvre, Paris

Voici l’Aphrodite de Cnide, exposée au Louvre. Une œuvre exquise (Oui… j’adore la statuaire greco-romaine)  mais qui comporte un manque anatomique de premier ordre :  Il n’y a PAS de vulve. A la place, un truc bombé auquel nous sommes si habitués que ce manque ne choque plus. Je ne parlerai même pas de l’absence de pilosité, mais juste de la non existence de ce qui n’est pas un détail du tout : Ni fente, ni lèvres, grandes ou petites, encore moins de clito. Donc, on dévêt Vénus pour montrer quelque chose… qui n’est pas là.  Ce paradoxe n’est pas qu’un amusant phénomène iconographique.

J’ai cherché, et je n’ai pas trouvé de contre-exemple. Alors certes, les grecs et les romains peignaient leurs sculptures. Mais en ce cas, pourquoi d’autres détails comme les mamelons ou le nombril, qui sont plus fins encore, ne sont-ils pas également manquants ? Je rappelle que les artistes de l’époque étaient si perfectionnistes qu’ils allaient jusqu’à ajouter parfois des yeux de verre aux statues et que les personnages d’âge mûr, comme Zeus, étaient même pourvus de poils pubiens. Ce n’est donc ni un souci technique, ni le résultat de l’incompétence, mais bel et bien un choix. Celui de ne PAS sculpter une vulve.

Et les fresques de Pompéi alors, me dira-t-on? Ben justement : les fresques les plus audacieuses étaient apparemment situées dans un lupanar.  Et cela démontre qu’il y avait bien une différence entre un grand art dans lequel la décence imposait qu’on ne montre pas un sexe de femme, et des productions à visées clairement pornographiques ou l’on pouvait. Et encore, plus ou moins car sur les photos des fresques, j’avoue ne pas distinguer grand-chose.

On pourrait penser que ce n’est qu’un détail iconographique. Ça n’en est pas un. Les grecs, n’étaient pas des amis des femmes. Outre, on l’a dit, le voile obligatoire en cas de (rare) sortie, elles étaient très souvent cloitrées dans le « gynécée ». Éternelles mineures, elles n’assistaient ni aux pièces de théâtre ni aux jeux et à Athènes, ne votaient pas.  Leurs fils adultes avaient même autorité sur elles. Si certains auteurs se sont montrés bienveillants vis-à-vis d’elles, d’autres se demandaient s’il était possible que l’amour entre homme et femme soit aussi noble que celui que se portaient deux hommes, deux égaux.

La situation s’arrangera un peu à la période hellénistique et sous l’empire romain. Mais ça ne sera jamais la panacée. Non, si on était une femme dans l’antiquité, mieux valait naitre en Egypte, chez les celtes, les nordiques ou même chez les étrusques. Mais surtout pas en Grèce.  A la lumière de ces faits, la non représentation de la vulve à l’égale d’innombrables bistouquettes est douloureusement symbolique et symptomatique du regard porté sur ce qui est féminin : La vulve est clairement vu comme une indignité à passer sous silence. Une femme n’existe pas en tant qu’être humain adulte mais en tant qu’épouse, mère ou prostituée.

A suivre…

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