Ignorées, minorées, niées : Les femmes artistes.

Quand j’étais jeune fille, je ne connaissais que peu de noms de femmes associées à la BD. J’avais entendu parler de Brétécher, mais sans plus. C’était un milieu que je ressentais comme très masculin. Mes errances à travers les rayons de la bibliothèque municipale de mon quartier n’ont guère arrangé cette impression. Quant aux femmes en Histoire de l’art, il a fallu que j’attende d’être en fac pour en entendre parler. J’avais déjà parlé de ce souci ici il ya un an. Et comme je l’avais lors précisé, leur moindre présence n’est pas seule en cause. Certes elles sont minoritaires. Mais pas au point de ne PAS apparaitre du tout.

Les femmes artistes, encore trop souvent perçues comme des exceptions, font souvent l’objet de campagnes de dénigrement. Globalement, ce qu’on excuse chez un homme, ce qui égratignera à peine la légende dorée de son génie, peut justifier qu’on laisse une femme dans l’ombre. Elle est alors condamnée au statut de « maitre secondaire », quand on se souvient d’elle.

C’est à ce travail de sape, consistant à trouver de bonnes raisons pour ne PAS parler des femmes peintres et sculpteurs que je consacre cet article. Et j’en donnerai trois exemples, dont deux récents, histoire que mon lecteur ne s’imagine pas que c’est dévolu à un lointain passé.

Le « Girly ». Ou le pilori de l’auteure de BD : Pénélope Bagieu.

Cadavre exquisOn ne la présente plus, tant elle est devenue l’archétype de la blogueuse Bd (et ce même si elle n’a plus vraiment le temps de mettre son blog à jour)

En voilà une qui en a entendu des vertes et des pas mures sur son travail. Au point d’avoir les oreilles qui en sifflent. Pourtant, peu d’auteurs peuvent se prévaloir d’être aussi copiés, imités et d’avoir eu autant d’impact sur le boulot des autres. Son style est tout à fait reconnaissable et elle a toujours brillé par son aptitude à rendre ses dessins très expressifs.

Mais qui gratte un peu, peut sentir poindre une ironie assez déconcertante dans un univers en apparence léger. Je me suis aperçue que c’était, pour ma part, précisément ce qui avait attiré mon attention et aiguisé mon intérêt pour son travail.

J’avais déjà perçu ça dans des œuvres comme Cadavres exquis (ci contre)ou  La page blanche, (ce dernier concocté avec Boulet au scénario). Ces deux ouvrages n’ont que peu décollé, au contraire de sa série sur Joséphine, plus main Stream. Ils ont en effet des défauts. Mais il faut bien admettre qu’ils ont aussi le mérite de tenter des choses plus ambitieuses et que l’on sent dedans l’embryon d’un travail plus fouillé, qui utilise le mignon et le rigolo pour mettre en scène des thèmes plus graves.

Il y a une pelote d’épingles dans le panier à fleur. Et il semble qu’elle soit en train de continuer dans cette très intéressante voie.

Chez n’importe quel auteur masculin, on applaudirait ces tentatives de sortir de sa zone de confort. Seulement voilà, Bagieu est une fille qui fait « un art de fille ». A savoir une création dont la forme serait due précisément à sa possession d’ovaires. Ce qui me rappelle un peu, en passant, les méchancetés que l’on balançait à Marie Laurencin (je les mettrai pas ici tant elles étaient ignobles ; Elles rappellent que la misogynie crasse sous couvert de bons mots ne date pas de l’invention de Twitter)

Bagieu fait un travail étiqueté « girly ». Et dès qu’une auteure a cette marque d’infamie, qu’importe ce qu’elle fait, elle est perçue comme une sombre cruche qui fait de la sous Bd.

Sauf que…

L’ironie est que c’est une perception moderne des choses. Les codes du genre, on les retrouve sous des pinceaux masculins dans tous l’art des 18 et 19ème siècle. Qu’il s’agisse de Watteau, Boucher, Bouguereau, Cabanel. Je ne vous parle même pas de l’art nouveau et de Mucha !

L'Amour au Papillon huile sur toile deWilliam Adolphe Bouguereau, 1888 168 x 117 cm Collection de Fred and Sherry Ross (USA)

L’Amour au Papillon
huile sur toile deWilliam Adolphe Bouguereau, 1888
168 x 117 cm
Collection de Fred and Sherry Ross (USA)

On en trouve même les origines lointaines dans les délicats anges de Raphaël et la floraison de puttis que les arts décoratifs n’ont cessé de semer partout, au risque de faire monter le taux de sucre de l’Histoire de l’Art.

Ce mignon, ce choupinou, cet ultraféminin, c’est quand bien même, au départ, une histoire de création MASCULINE. ET OUAIS les mecs. VOUS avez inventé le girly !

Et ça n’a pas empêché, à l’époque, de s’extasier sur le fond qui accompagnait (ou pas.) parfois cette forme.

Que les femmes se l’approprient et on commence, étrangement, à parler de style superficiel. Tiens tiens. Vous êtes sûrs qu’elle ne se voit pas un peu, là, la GROSSE misogynie de ces affirmations ?

La mauvaise foi absolue : Le cas Claire Wendling

Personne ne s’intéressant à la BD n’est passé à côté de la polémique autour du dernier Grand Prix du Festival International de Bande dessinée d’Angoulême, récompense prestigieuse ( Quoique de moins en moins) qui n’a été octroyé, depuis sa création qu’à une seule femme, Florence Cestac. La liste des nommés, cette année, sur trente noms, n’en comportait aucune.

Wendling

Le Village Tordu Claire Wendling

Bien sûr, il n’y a pas 50 % d’auteures de BD. Mais il y en a un peu plus de 12 %. C’est-à-dire qu’en mettant 3 ou 4 filles dans cette liste, les auteures étaient bel et bien représentées. On ne parle pas là d’AVOIR ce grand prix. Mais ne pas mettre de femmes dans cette liste, c’était insinuer qu’aucune auteure n’était suffisamment compétente pour prétendre y concourir. Ce qui est insultant et faux.

L’un des arguments soulevés par la direction aurait été que le Grand Prix récompensait la carrière d’auteurs déjà installés, voire âgé.

Pourtant, Zep avait reçu ce grand prix, alors qu’il n’avait publié quasiment que Titeuf. Il avait 37 ans. Riad Sattouf, dans les nommés, a 38 ans.

Claire Brétécher ne l’a jamais eu. Elle a eu un prix spécial une année. Mais le Grand prix censé récompenser une carrière, nada. Elle a … 75 ans.

Ooouch, quoi.

Et quand, après moulte circonvolutions, le nom de Claire Wendling (48 ans, je précise, hein) s’est imposé à côté de ceux d’Hermann et Alan Moore, cette dernière a reçu une belle volée de bois vert, alors même qu’elle n’avait absolument rien demandé. Sa bibliographie a été décortiquée, moquée et parfois même rognée (!) d’une façon dont, je pense, personne ne se serait permise vis-à-vis d’un mec.

D’autant que si la liste des hauts faits de Wendling n’est peut-être pas très longue en apparence, son influence auprès des jeunes générations est si importante qu’il ne parait pas ridicule de récompenser la portée de ce travail. Et si on veut vraiment chercher la petite bête, sa nomination ne me parait pas PLUS illégitime que de nombreuses autres avant elle. Devait-elle avoir ce prix ? Je l’ignore. Méritait elle d’être au moins en lice ? Indubitablement. Pourquoi alors cet acharnement ? Parce que c’est une nana ?

Hélas oui. Il semble que l’œuvre des femmes se doivent d’être encore minorée et que les critères pour qu’elles aient au titre de grand artiste soient plus draconiens que pour hommes…

On appelle ça le double standard.

Elisabeth Vigée le Brun Portraitiste de Marie-Antoinette vs Jacques-Louis David, portraitiste de ce gros macho de Napo

Non parce que, cette tentation de regarder de haut les réalisations féminines ne date bien sûr pas d’hier. Et c’est là qu’on va s’atteler à cet argument daubique d’une Histoire de l’Art pauvre en femmes d’exception.

Il y en a effectivement moins, beaucoup moins même. Je ne vais pas le nier. Par contre, il faut quand même souligner qu’elles sont quand même largement plus nombreuses que ce que l’on croit. Et surtout souvent plus importantes en terme de talent, de technique et d’empreinte sur l’art de leur temps. Pour elles aussi, le double standard s’applique toujours : On répugne à leur accorder la place qu’on leur aurait octroyé sans sourciller si elles avaient été des hommes.

Autoportrait Huile sur toile de 1790 par Elisabeth Vigée Lebrun Galerie des offices, Florence

Autoportrait
Huile sur toile de 1790 par Elisabeth Vigée Lebrun
Galerie des offices, Florence

Ce fut le cas pour Camille Claudel, longtemps reléguée à son statut d’élève de Rodin. Ce fut également le cas d’Artémisia Gentileschi, souvent réduite à être « la fille de… violée par… » Quoiqu’elles fassent, les femmes en art voient leur travail observé par le biais de leur féminité et de ce qu’elle implique : Leurs relations (amoureuses amicales ou familiales), les préoccupations censées être les leurs, et leur statut de victime désignées des hommes.
Ce sont bien sur des aspects inévitables et importants de leur oeuvre. Mais peut-être qu’il serait temps d’observer aussi ce qu’elles ont apporté à l’art plutôt que de se cantonner à ce l’art leur apporte. Parce que même si on ne l’admet que difficilement, les hommes aussi sont élèves de…, amants de… (et parfois même violés par…). Mais il est rare que l’on aborde leur travail de cette façon. On préfère se bercer de l’illusion que l’esprit masculin va privilégier un art plus intello, avec une plus « vaste portée » , alors que les femmes seraient plus enclines à faire part de leur vie intérieure et de leurs atermoiements sentimentaux.

Ces foutaises sont un vrai boulet au pied des femmes artistes.

Un exemple de ça Elisabeth Vigée Lebrun, portraitiste attitrée de Marie Antoinette. Juste un de plus monumentale artistes de portraits de l’Histoire de l’art. L’une des plus sous estimées, aussi.

Je clame que c’est une IMMENSE artiste, l’égale d’un David. D’ailleurs la différence de traitement vis à vis de leurs œuvres respectives est très révélatrice. On a reproché à Vigée-Lebrun d’avoir été une arriviste qui se plaçait dans les ors du pouvoir. Il a fait exactement la même chose, sans que ça ne lui soit le moins du monde reproché. Alors qu’il a produit des tableaux qui sont clairement des œuvres de propagande. Je pense notamment à tout son travail au service de Napoléon. Mais David était du côté des révolutionnaires, puis de l’Empereur et il fut surtout un homme. Qu’importe que ses œuvres tardives soient très en dessous de ce qu’il faisait dans sa jeunesse. Il est définitivement considéré comme un génie.

Alors loin de moi l’idée de minorer David. Il suffit de jeter un œil au Serment des Horace ou au Sacre de Napoléon pour savoir ce qu’il en est. Mais des pièces exceptionnelles, Vigée le brun en a produite également à la pelle. Qu’elle se soit spécialisée dans le portrait, à une époque ou une femme pouvait de toute façon difficilement accéder à la peinture d’histoire ne rend pas son œuvre moins inventive, moins importante.

Et elle n’est pas toute seule.

C’est un cercle vicieux. Qu’une fille fasse dans le girly et on le lui reprochera sans même regarder s’il n’y a pas quelque chose d’intéressant sous la coquille rose. Qu’une autre n’en fasse pas et on trouvera toujours une raison de la reléguer loin derrière ses confrères masculins.

Donc voilà, si vous voulez me faire plaisir, regardez ce que les femmes font. Regardez s’il n’y en  a pas qui font des trucs qui vous font vraiment vibrer. Si c’est le cas défendez les. Défendez-les à fond ! Parce qu’elles vont être plus que les hommes l’objet de tentatives visant à minimiser la portée de leur boulot.

Il y a peu de femmes dans l’Histoire des arts, oui. Mais ce n’est pas un phénomène naturel. C’est l’expression d’un refus de les laisser y prendre leur juste place.

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