A quoi servent les artistes ?

PeaceforParis Jean Jullien

PeaceforParis
Jean Jullien

Lors de certains événements, on en vient tout naturellement à remettre tout un tas de choses en question. Les occupations qui, d’ordinaire, nous sont d’une importance capitale paraissent soudain secondaires, voire superficielles. Puis le temps nous apporte son éclairage, le deuil se fait qui rectifie notre jugement. Et le sens réel de nos choix nous revient, avec plus de relief, de densité.

Il y a quelques années, lors d’une soirée avec des potes de mon futur époux, je fus amenée, comme tout le monde, à parler de ce que je faisais dans la vie.

Les jeunes gens présents, tous de mon âge, avaient choisi des voies raisonnables dans les secteurs porteurs de l’économie, de la gestion, des sciences ou de l’informatique. J’étais la seule créatrice. La seule à ne pas avoir choisi un métier qui lui rapporterait plein de sous et une belle place dans la société. Et ce fut comme un petit choc culturel.

« Mais ça sert à quoi l’art ? »

Ce n’était pas là une question rhétorique. J’en suis restée comme deux ronds de flanc et n’ai pas su répondre. Je n’aurais pas été plus surprise si on m’avait demandé à quoi il sert de boire et manger. La jeune femme qui m’interrogeait semblait habituée à envisager les choses en fonction de leur utilité immédiate et évidente. Dans son système de valeurs, l’art se classait manifestement loin derrière tout le reste. Et pour moi qui en avait fait une vocation, cette question était presque un affront.

Si j’avais eu un brin de répondant, j’aurais pu lui dire « A peu près à la même chose que tout ce qui vaut le coup dans l’existence.» et la laisser mijoter là-dessus. A question idiote, réponse idiote. Mais je n’ai jamais eu le sens de la répartie.

Cette mésaventure aura eu le mérite de me pousser à réfléchir. On a coutume de dire que l’art ne sert à rien et que c’est à ça qu’on le reconnait. Mais je trouve que cette définition a un défaut : elle fait plus dans la provoc que dans la pédagogie et laisse penser que l’on parle du superflu. Ce qui donne à la question de l’ « utilité » de l’art une légitimité gênante. Or, j’ai toujours eu l’intuition que l’art était au contraire quelque chose de beaucoup plus important qu’on ne l’imagine quand on est en paix et bien nourri. J’ai pris l’habitude de dire que c’est comme l’air que l’on respire. On s’aperçoit de sa valeur quand on en manque.

Pendant des années, j’ai nourri et affiné ma réflexion. Les épreuves personnelles m’y ont grandement aidée. Pourtant, avant cette funeste année 2015, je dois l’avouer, je n’avais jamais pris conscience des choses d’une façon aussi aigüe.

Le lecteur impatient l’aura compris : j’ai toujours « cru » en l’Art. Il y a une très belle citation de Victor Hugo qui dit

« Une foi ; c’est là pour l’homme le nécessaire : Malheur à qui ne croit rien ! »

Il ne parle pas nécessairement de religion. L’être humain se bâtit essentiellement sur des croyances, sur des concepts abstraits, donc nés de son imagination. Avant que l’Histoire ne définisse un passé commun, les sociétés se formaient autour d’« histoires » au pluriel, et savoir les narrer était parfois un métier nimbé à la fois de prestige et de craintes diffuses. Peu de choses séparent le conteur du sorcier.

« – OUI. UNE MISE EN TRAIN. IL FAUT COMMENCER PAR APPRENDRE A CROIRE AUX PETITS MENSONGES.
– Et alors on peut croire aux gros ?
– OUI. LA JUSTICE. LA PITIÉ. LE DEVOIR. CES CHOSES-LA.
– Ça n’a rien à voir !
– TU CROIS ? ALORS PRENDS L’UNIVERS, RÉDUIS-LE EN POUDRE TRÈS FINE, PASSE CETTE POUDRE AU TAMIS LE PLUS SERRE ET ENSUITE MONTRE-MOI UN SEUL ATOME DE JUSTICE, UNE SEULE MOLÉCULE DE PITIÉ. ET POURTANT… » La Mort agita la main. « ET POURTANT LES HOMMES AGISSENT COMME S’IL EXISTAIT UN ORDRE IDÉAL DANS LE MONDE, COMME S’IL Y AVAIT DANS L’UNIVERS UN… UN ÉTALON DU BIEN A L’AUNE DUQUEL ON POURRAIT LE JUGER.
– Oui, mais ils sont obligés de croire à ça, sinon à quoi bon…
– C’EST BIEN CE QUE JE DIS. »

Ce passage, ce dialogue entre Suzanne et la Mort, paru dans Le Père Porcher, est un des plus connus de l’œuvre de Terry Pratchett, car il est puissant et signifiant. Il ne faut pas se fier à son cynisme apparent, car la mort ne saurait l’être réellement. Il affirme quand même (Rappelons que chez Pratchett, la mort est de genre masculin) que c’est notre faculté à imaginer qui est la clef de notre humanité. Un vrai cynique le nierait. Sérieusement, lisez Pratchett. Ce mec est juste un immense penseur.

Tout ce qui fonde une civilisation est donc d’abord conçu dans nos petites caboches. C’est parce que nous y croyons suffisamment que cela advient. Et c’est parce que nous cessons d’y croire assez que cela périclite.

Et l’art nourrit nos caboches. Il fournit les briques pour se bâtir un imaginaire sur mesure, une tour d’ivoire ou les rêves, les convictions et les projets naissent pour rendre le monde supportable. Je ne dis pas que ça « sert » à ça. Mais je constate que c’est ce que ça fait : nous apporter résilience et espoir.

L’art n’est pas un produit des civilisations, il EST la civilisation. La source vive qui la rend possible. Ce qui explique qu’on soit si choqué quand les monuments sont explosés, à coup de dynamite ou de burin. Ce n’est pas parce que nous plaçons ces œuvres au-dessus des vies humaines, mais parce que nous avons l’intuition, tout au fond de nous, que c’est un moyen efficace de d’avantage contrôler les populations martyres. En les privant de la beauté et de leur H(h)istoire, ou en ne leur donnant qu’un succédané qui exalte l’idéologie voulue, on les coupe de la capacité à imaginer d’autres possibles. On tue l’espoir d’une porte de sortie.

Tous les régimes totalitaires, tous les fondamentalismes, tous les fascismes tentent de le contrôler et de le restreindre. Parce qu’il  est contraire à leurs intérêts que les gens acquièrent la force de remettre en cause le système, d’en imaginer un autre. Quand suffisamment de monde imagine cet autre système, avec suffisamment de conviction, il y a de grande chances qu’il finisse par advenir.

En ces heures sombres, plus que jamais les arts, la culture, la réflexion et l’ouverture au monde vont nous être nécessaires. « Créer c’est résister » n’est pas un slogan. C’est un commandement.

Alors, créons.

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