Crimson Peak… L’amour à mort.

Attention, cet article contient de nombreux SPOILERS. WordPress ne contient pas de balise pour ça et c’est franchement ballot..

Donc, si vous n’avez pas vu Crimson Peak et ne voulez pas avoir la moindre connaissance de l’intrigue, ne lisez pas cet article ! Si quelques révélations ne sont pas le genre de choses qui vous empêchent d’aller mater un film, par contre, n’hésitez pas. J’ai au maximum essayé de me restreindre.

Le roman gothique anglais, est un pivot dans l’Histoire de la littérature mondiale. Plusieurs genres, du fantastique à la fantasy en passant par le roman policier et, dans une moindre mesure, la SF, lui doivent quelque chose. Pourtant il est fort mal compris et ses codes sont, globalement, ignorés du grand public. Cela est probablement du au fait que le quidam, en France, ne le rencontre guère au cours de sa scolarité. Nous grandissons avec des idées toutes faites sur la littérature fantastique anglaise. Peu de monde saura vous citer Mary Shelley, alors qu’elle est la créatrice d’une des icônes les plus populaires de l’épouvante classique, à savoir le monstre de Frankenstein ( qui ne s’appelle pas Frankenstein !). Et quand on pense « vampires », on pense plus à Christopher Lee, Béla Lugosi ou à cette nouille mal cuite d’Edward qu’à l’œuvre de Bram Stoker. Autrement dit, par le biais du cinéma. parfois bon, parfois mauvais, mais qui, en tout cas,  n’est pas là pour faire une explication de texte.

C’est donc assez ironique de voir Crimson Peak  classé dans la catégorie « épouvante », comme beaucoup des films suscités. ( Personne ne classe Twilight dans l’épouvante, rassurez moi ?)

Plaçons dont les jalons historiques : le roman gothique proprement dit est un mouvement du début du dix-neuvième, et même de la fin du Dix-huitième siècle. Il va être progressivement éclipsé au fur et à mesure que se déploie le vaste mouvement du Romantisme. En France, il sera renvoyé à une fonction de pur divertissement par le réalisme triomphant. En Angleterre, le fantastique et le roman d’horreur l’engloberont petit à petit. Mais on continuera d’écrire des romans gothiques, de façon plus sporadique, jusqu’à la fin du dix neuvième siècle. Dracula est de 1897. C’est donc, pour l’héroïne, un genre peut être un peu passé de mode, mais encore vivant.

Au tout début, celle ci se plaint qu’on ne veuille lui faire écrire des histoires d’amour, occupations qu’elle juge manifestement un tantinet superficielle. C’est assez amusant, car le film en est une. Et une terrible.

Vous savez ce que je pense des histoires d’amour. Qu’il est essentiel que ça ne parle pas QUE d’amour. Et bien en apparence, ce film transgresse cette règle. Mais en apparence seulement. Car pour paraphraser une des protagonistes, cela parle « des choses que l’on fait par amour ». Et là, tout de suite, on quitte la bête sentimentalité pour se poser LA question : C’est quoi, au juste, l’amour ?

Mais résumons tout d’abord : Au dix-neuvième siècle, dans l’Etat de New York, Edith Cushing, une jeune romancière, possède le don de voir et communiquer avec les défunts. Ce depuis qu’elle reçut la visite, encore enfant, du spectre de sa mère récemment décédée. Ce fantôme lui transmit un avertissement : «  prends garde à Crimson Peak ! »…

J’avais des craintes à propos de ce film, car la beauté de sa bande annonce et la revendication par Guillermo del Torro du terme de « romance gothique » me faisait craindre qu’il s’agisse d’un petit bijou esthétique un peu vide. J’ai été agréablement surprise. C’est loin d’être le cas.

Complainte des Landes perdues, tome 3, par Rosinski et Dufaux. lisez ça, c'est bon !.

Complainte des Landes perdues, tome 3, par Rosinski et Dufaux. lisez ça, c’est bon !.

A première vue, le film semble postuler, comme dans la Complainte des landes perdues, que « L’Amour est au cœur du Mal ». A contempler le duo que forment Lucille et Thomas Sharpe, c’est la phrase qui me vient immédiatement à l’esprit. Et c’est ce que Thomas pense manifestement quand il accuse Edith d’avoir bâclé l’aspect sentimental de son roman, d’écrire en n’y connaissant rien. Bien qu’il soit censé lui servir, à ce moment-là, un gros mytho, il n’a pas fondamentalement tort et il se peut qu’il ait été tout à fait sincère : Edith ne connait effectivement rien aux errements de la passion amoureuse. Elle en a même manifesté un certain mépris et son jugement sur la question en est donc probablement altéré.

Mais malgré la perte traumatisante de sa mère qui la travaille (et le fantome de cette dernière ne doit pas avoir arrangé les choses), elle grandit néanmoins dans une remarquable stabilité affective. Elle est profondément aimée. En outre les gens qui l’aiment croient en elle. Ce qui n’est pas rien à une époque ou avoir de l’affection envers une femme ne garantit pas qu’on respecte son point de vue. Le Docteur Alan McMichael (Charlie Hunnam ) n’attribue pas d’emblée ses visions à de la faiblesse, un traumatisme, ou sa nature féminine. Le père d’Edith, joué par le superbe Jim Beaver, qui nous campe, en finalement assez peu de temps, une remarquable image paternelle, croit au talent de sa fille. Loin de l’enjoindre à des occupations plus « féminines », il l’encourage à poursuivre son rêve, malgré le qu’en dira-t-on, avec une bienveillance très moderne. Le stylo plume qu’il lui offre est une métaphore de ce qu’il lui transmet et dont la jeune fille va avoir besoin : sa force et sa pugnacité. C’est une scène assez transgressive dans un cinéma grand public. La transmission s’y fait surtout de père en fils et de mère en fille. S’il est clair que Carter Cushing verrait bien sa fille épouser Alan McMichael et qu’il lui voue une certaine affection, il ne se montre pas frustré d’un fils qu’il n’aurait pas eu, mais fait de sa fille sa pleine héritière sans se préoccuper de si c’est « convenable ». Ce n’est pas anodin.

Ceci explique peut-être pourquoi Edith, au début du film, ne rêve pas plus que ça d’amour et n’a pas très envie d’écrire à ce sujet. Elle n’y place pas ses espoirs. Si sa vie a des aspects sombres, elle les exorcise via l’écriture, mais elle a toute la tendresse dont elle a besoin pour se construire une personnalité plus forte qu’il n’y parait. Elle est vulnérable, mais pas fragile. Elle s’est frottée à la condescendance des hommes envers ses écrits et ne semble pas disposée à abandonner. Une personnalité brillante, forte et courageuse, donc. Avant-gardiste, même.

Et là se niche un premier problème.

Le film possède en effet quelques couacs non négligeables. Pas mal de monde a remarqué une absence de suspense véritable. C’est une réalité. Ce qui n’était pas nécessaire à un roman gothique manque un peu à un film. Mais surtout dans le cadre d’une romance gothiques, les maladresses des protagonistes féminines se conçoivent sans peine : Une jeune fille du début du dix-neuvième siècle n’est pas une « enquêtrice » et encore moins une combattante. Même si elle montre du courage, il consiste essentiellement à résister au mal, pas à l’affronter, ou du moins, pas directement avec un couteau en main ! Modernité du (des !) personnage(s) oblige, Edith va être amenée à agir et non à demeurer passive.

Mais du coup, certaines erreurs passent mal !

Comment, au fait des intrigues de Conan Doyle, et capable de dissimuler ses bottines souillée, consciente qu’elle la trahirait, peut-elle avoir la légèreté de remettre la clef qu’elle a volé sur son trousseau ? Il est ÉVIDENT que ça ne PEUT PAS ne pas être remarqué : Lucille a trop fréquemment ce trousseau en main. Si la disparition de la clef pouvait induire un doute en elle, sa réapparition a fait de ce doute une certitude. Donner une certitude à son ennemi est une erreur grossière, et elle en commettra d’autres.

Toute la fin est précipitée et la bascule de fait trop vite, en même temps que les révélations tombent.

Il aurait été intéressant de voir les quatre personnages principaux cohabiter avant que ne commence réellement l’affrontement. Le film aurait gagné à durer une demi-heure de plus au moins, histoire que faire bien mijoter tout ce petit monde et que l’effet de bascule ne paraisse pas artificiel. C’était parfaitement possible. Il aurait suffi que certain personnage ait l’intelligence de ne pas dévoiler d’emblée son jeu alors qu’il n’était pas en position de pouvoir le faire. La tension n’en aurait été que plus intéressante, et certaines volte faces auraient pu être amenées plus subtilement.

Arnold Böcklin Autoportrait à la Mort violoniste. Huile sur toile, 1872. Nationalgalerie, Berlin.

Autoportrait à la Mort violoniste. Huile sur toile d’Arnold Böcklin, 1872. Nationalgalerie, Berlin.

Pourtant, Crimson Peak est un film qui mérite d’être vu. D’abord parce qu’il est d’une beauté à couper le souffle. On voit rarement une photo aussi classieuse à l’écran, dans ce style qui fait penser aux œuvres des symbolistes, comme Gustave Moreau ou Arnold Böcklin. Cette esthétique étrange, décadente et pourrissante est une véritable métaphore en elle-même, non pas seulement de la lignée qui l’habite et qui, de fait, est en train de s’écrouler, mais aussi de tout ce qu’il y a pu y avoir de beau en ces murs et que ses habitants ont détourné, abimé, souillé. Y compris et surtout l’amour. 

( Attention les spoilers les plus importants commencent ici. Vous êtes prévenus)

Et cela jette un éclairage particulièrement cruel sur ce que Thomas disait à Edith et donc nous avons parlé plus haut. Oui il connait l’amour, ses aspects sombres et tourmentés. Mais, et c’est tout le propos du film, il est au fond aussi ignorant qu’elle, en ce qu’il n’en connait pas les aspects fondamentalement positifs. Quand Edith arrive dans la vie de Thomas, le seul amour qu’il connait est un amour qui dévore et détruit ceux qui s’y laissent prendre. Thomas a beau être vivant, sa vie est aussi fantomatique que la maison qu’il hante avec sa sœur et dont il est le prisonnier plus que le Maitre.

C’est probablement le personnage qui évolue le plus au cours de l’intrigue. Et on peut saluer la sensibilité de l’interprétation de Tom Hiddleston. Difficile de ne pas être soufflée par la façon dont son visage passe du marbre le plus dur à la chair sensible qui trahit ses sentiments naissants, alors qu’il ne se pense pas observé.

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L’Apparition. Huile sur toile de Gustave Moreau. 1875, Musée Gustave Moreau, Paris.

Mais il est condamné parce que, comme il l’admet lui-même, il ferme les yeux sur ce qui le gène. Au début du film, la jeune Edith Cushing, que l’on compare à Jane Austen, manifeste sa prédilection pour Mary Shelley. Et ce n’est, là encore, pas un hasard. Car Thomas a nombre de points communs avec Victor Frankenstein : C’est un inventeur, tout d’abord, amené à accepter de sombres méthodes afin d’arriver à ses fins ensuite, et qui le regrette amèrement sur la fin. Contrairement à sa sœur, Thomas n’a pas l’excuse de la folie. Son aveuglement est en partie volontaire et le rend responsable de l’horreur. Il n’est pas un monstre et c’est peut être pour cela qu’il est impardonnable.

Edith lui ouvre une porte sur un autre possible, sur l’opportunité de se reconstruire avec d’autres bases que sa jeunesse cauchemardesque. Il est très symbolique que leur unique nuit d’amour ait lieu hors de la maison, dans un environnement sain et nouveau. Jusqu’alors, il refusait d’être lucide sur la réalité des actes dont il est le complice.

Par malheur, il refuse aussi de l’être sur l’état de sa sœur, dont il semble croire qu’elle va cesser de tuer parce que « ce n’est plus nécessaire ».

L’épisode du chien est très révélateur : il n’a qu’une chose à faire, tuer le chien. Mais il se contente de le laisser dehors en espérant que le froid et la faim feront le travail à sa place. Thomas, c’est Ponce Pilate. Pas méchant, mais lâche. Pour qu’il ouvre enfin les yeux, il lui faut une motivation supérieure à l’amour et la reconnaissance qu’il a pour sa sœur : il faut qu’Edith débarque dans sa vie. Mais se déciller les yeux est lent et son ultime tentative de sauver la chèvre et le chou, Edith ET sa sœur, est un échec qu’il paye de sa vie.

Thomas se rend toujours compte trop tard que ses choix ne sont pas franchement judicieux. A supposer qu’il soit capable de faire des choix.

C’est un contre sens que de penser que Lucille, parce qu’elle taillade en douce, à coup de couteau le corset de la morale victorienne,  est « une femme forte et libre », comme j’ai pu le lire çà et là. Lucille est le triste produit d’une époque, qui se soucie beaucoup des apparences de la respectabilité et fort peu des sentiments des gens. Une des pires périodes de l’Histoire pour naitre femme. Il est remarquable de constater qu’elle parvient sans peine à se faire remarquer en bien par Madame McMichael, la mère du Docteur ( Excellente Leslie Hope qui joue cela à merveille). Et que cette dernière est justement le seul autre personnage que l’on voit manifester une hostilité larvée envers Edith. C’est que Madame McMichael est une femme victorienne typique qui n’a que peu d’estime pour qui prétend changer les règles du jeu social, comme la jeune romancière. Lucille ne le prétend pas. Elle préfère tricher.

Elle n’a que la maison et son frère. Sa musique même n’est perçue que comme un aimable divertissement pour soirée mondaine, en bon faire valoir de son cadet. Elle aurait PU devenir une créatrice, si elle avait été aimée et encouragée mais n’a pas eu le soutien qui lui aurait permis de s’épanouir sainement. Edith est tout ce qu’elle aurait pu rêver de devenir : Pas étonnant qu’elle la déteste d’instinct, bien avant que ses craintes ne se confirment : elle n’est pas une oie blanche, mais son égale en termes d’intelligence et de potentiel. Et Lucille le sait. Remarquable Jessica Chastain, face à l’au moins aussi remarquable Mia Wasikowska. Car si le rôle de Mia est apparemment plus aisé (apparemment seulement), il ne faut pas oublier qu’il lui fallait faire en sorte de ne pas souffrir de la comparaison avec ses partenaires. Vu le niveau, ce n’était pas gagné d’avance.

Il y aurait encore énormément à dire sur ce film. Rien que la façon dont les personnages de mères sont traités, l’absence de père pour les deux soupirants d’Edith. M’est avis qu’un psy se régalerait.

Mais malgré un fond très intéressant, c’est le triste destin des films ambitieux de ne pas avoir droit à l’erreur. Crimson Peak avait tout pour devenir un chef d’œuvre. C’est loupé, de peu. Car le fond et l’esthétique audacieuse y sont. Peut-être qu’une version « director’s cut » rattrapera le coup. Mais j’avoue avoir de sérieux doutes sur le sujet.

C’est dommage, car le discours sur l’amour est intelligent. De « l’Amour au cœur du mal » ; on passe, finalement, à « l’Amour, source de Tout », y compris de l’humanité et de la monstruosité. Loin d’être une chose superficielle, c’est un besoin fondamental.

Il est le commencement et l’aboutissement de toutes choses humaines. Toute notre vie va être fonction de si nous avons été aimés, ou pas. De comment nous avons été aimés. L’amour reçu ou non nous modèle à son image. C’est le manque d’amour qui fait du Monstre que dépeint Mary Shelly un monstre véritable. Mais c’est aussi sa défense et son excuse.

Et l’amour véritable n’est pas aveugle. Il est au contraire lucide, les yeux grands ouverts. Alors il nous aide à grandir et nous rend capable d’affronter le monde.

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