Copieurs, menteurs, voleurs ! La vérité sur les plagiaires.

Quand j’écrivais il ya peu sur la différence fondamentale entre la forme et le fond, je ne pensais pas devoir en reparler de sitôt. Mais il est au cœur d’une question qui empoisonne la vie d’à peu près tous les créateurs, depuis toujours et sous de nouvelles formes depuis l’émergence du Web : le plagiat.

Parce que je suis illustratrice, 90% des affaires dont j’entends parler sont liées aux arts visuels. Mes exemples en seront donc issus. Mais il n’est guère de domaines artistiques et littéraires que les copieurs sans vergogne ne polluent pas. Remplacez donc les exemples ci-dessous par la musique ou la littérature si vous voulez, le problème reste le même.

1/ Le plagiaire lambda

Commençons par un portrait du plagiaire moderne. La psychè humaine étant ce qu’elle est, il oscille souvent entre un cynisme vendeur et la candeur caractérielle de qui se veut artiste sans en avoir compris les prérequis. Quand les deux ne cohabitent pas dans la même enveloppe charnelle. Le raisonner est donc à peu près vain et il n’existe pas de petite pilule pour le calmer. Qu’on choisisse de lui mettre directement le nez dans son caca ou qu’on applique la manière douce, en lui indiquant le risque d’ennuis potentiels, on finit toujours par se retrouver en butte à son égo outragé.

Lors, dès qu’on a émis son avis, la shitstorm commence. Le malheureux qui pointe la copie manifeste se fait vitre accuser d’être un jaloux, qui rage de ne pas avoir autant de like. (Oui parce que c’est connu, les like sont très utiles et reflètent la pertinence de vos propos). S’il est artiste, ses créations sont décriées ( Parce que mal dessiner rend apparemment également incompétent sur les questions de lois et d’éthique). Puis viens l’estocade : c’était sur Internet, après tout. Y avait qu’à pas le laisser trainer. Et je ne vous raconte pas ce qu’il prend s’il a le malheur d’être l’auteur de l’image originale.

Ce qui est impressionnant, c’est que ces arguments demeurent les mêmes, TOUJOURS. A croire qu’ils se les refilent entre eux (Mais en même temps, s’ils avaient de l’imagination, plagieraient-ils ?). En outre, les faits ne sont que très mollement niés. On les euphémise, certes ( A ce propos, l’inspiration demande à ce qu’on cesse de tout lui foutre sur le dos, vu que ça lui file une scoliose.). Mais on les justifie au nom du résultat : Ça plait. Donc, y a pas de souci, Man.

Car étonnamment, le plagiaire a un public fidèle et incroyablement dévoué, prêt à le défendre bec et ongles. Ils sont même souvent plus agressifs que lui. S’il n’a pas bien compris ce qu’est l’art, il sait parfaitement ce qu’est la com. Il s’avère même bien meilleur à ce jeu-là que les authentiques artistes, lesquels ont fréquemment quelques difficultés à mettre leurs mérites en avant sans pointer leurs défauts.

Vous allez me dire que la copie n’est pas toujours une mauvaise chose. Que c’est même un procédé très formateur. Tout artiste l’a pratiquée. C’est totalement vrai. Mais la plupart des apprentis dessinateurs ne prétendent pas que leurs exercices sont des œuvres d’art originales. De même qu’ils ne voient pas la technique comme le but de ce qu’ils font, mais comme un moyen de s’exprimer.

Tout l’art moderne (et, par la suite, l’art contemporain), s’est bâti en réaction à un art officiel. De la fin du XIXème au début du XXème siècle, il s’appuyait totalement sur le savoir-faire, la belle forme, et non sur le fond. Ecœurés par cet Académisme et ayant bien compris que l’invention de la photographie remettait en question la peinture comme mode de représentation du réel, nombre d’esprits brillants ont préféré se lancer sur d’autres voies, histoire d’en revenir à ce qui fond-e l’art.

Evidemment, effet de balancier oblige, on en est venu, de nos jours, à l’idée que la technique ne sert à rien et même, dixit la doxa officielle en la matière «  freine la créativité ». Autres temps, autres dogmes…

En réalité, l’artiste est censé respecter la technique, tenter de l’acquérir… Et savoir la reléguer à la place qui est la sienne, sans lui donner plus d’importance qu’elle n’en a. Elle n’est qu’un outil, comme l’est le marteau. S’il est préférable d’en avoir un pour bricoler, il se peut qu’on n’en ait pas besoin pour faire ce qu’on a en tête.

A l’inverse, des pontes de l’art officiels, qui ne croient donc pas en la technique, le plagiaire, lui, y croit à fond ! Si bien que la copie lui parait la façon idéale de procéder pour se constituer une « œuvre ». Ce qui ne veut pas dire qu’il possède un savoir-faire étourdissant. Tout juste, parfois, de quoi épater la galerie de ceux qui ne s’y connaissent pas. Mais ça lui suffit pour se sentir très fort. Ses admirateurs partagent avec lui la même vision simpliste de ce qu’est l’art : du « bien fait », du « ressemblant ». Qu’importe l’ivresse, pourvue que le flacon les impressionne.

Et qu’importe si c’est illégal, du moment que ça flatte l’égo et le porte-monnaie. Au royaume des aveugles … Vous connaissez la musique.

2/ L’étrange cas de Benjamin Sparks

Pourtant la loi est claire : se servir dans le vaste corpus d’images sur Internet pour en faire et en revendre des copies n’est pas plus justifiable que de piquer un croquis sur l’étal d’un peintre de rue à Montmartre. L’accessibilité des œuvres n’est PAS une invitation à se servir, mais le seul moyen qu’ont les artistes pour faire connaitre leur travail (Et donc gagner leur vie, hein. Juste comme ça).

Le mieux est encore d’expliquer les choses par l’exemple. L’un des plus retentissants de ces dernières années est peut être celui de Benjamin Spark. Comme je n’ai pas spécialement envie de lui demander la permission d’afficher un de ses « travaux », je préfère créer un lien vers un article du comicsblog. L’affaire y est très bien résumée.

Si on en croit sa bio, Spark est un artiste franco-belge qui « donne naissance à des personnages fantasmagoriques, issus de la BD, de la caricature, de la pub et des symboles ancestraux de l’humanité. ». C’est beau comme un discours d’homme politique ! Notez l’emploi de l’expression « donne naissance », qui laisse un tantinet penser qu’il fait en fait du fanart.

Je précise que le fanart consiste à reprendre un personnage connu, mais en l’adaptant à sa sauce. Il y a des fanarts célèbres, car extrêmement originaux, alors que c’est un exercice artistiquement casse-gueule et juridiquement risqué. Il est souvent complètement interdit selon les lois anglo-saxonnes, même s’il bénéficie d’une relative tolérance. Dans tous les cas, il ne s’agit PAS de copier une image composition comprise, ou de faire un vague assemblage de plusieurs clairement reconnaissables. Mais plus de de dessiner Albator, par exemple, comme on dessinait Hercules ou Achille autrefois : En tant que sujet « mythique » d’un travail qui aura sa propre personnalité. ( Oui je sais, en vrai, c’est Harlock et pas Albator. mais moi, je l’ai connu petite sous ce nom et il restera toujours Albator dans mon coeur….)

Le souci est donc que dans un très grand nombre de cas, Spark ne donne absolument pas naissance à ces personnages, ni même à une autre vision d’eux. Il les copie directement d’après des cases de BD.

Bon, il n’est pas le premier. Roy Lichtenstein faisait pareil. Parce qu’on peut, après tout, rapprocher la démarche du franco-belge de celle du maitre du Pop art. D’ailleurs, Spark revendique cette filiation.

 

M-maybe. Huile et Acrylique sur toile de Roy Lichtenstein, Wallraf-Richartz Museum. Cologne,

M-maybe.
Huile et Acrylique sur toile de Roy Lichtenstein.
Wallraf-Richartz Museum. Cologne.

Quid, donc de Papy Roy ?

Et bien ça va peut-être choquer les amoureux de Lichtenstein, mais son cas est au moins problématique sur le plan éthique et légal. Il y a certes une critique de Lichtenstein sur la façon dont l’art populaire des années 60, produit en série à des milliers d’exemplaires, était déconsidéré par le public alors que la même représentation, agrandie 100 fois et à la peinture devient une œuvre unique et « respectable », très chère de surcroit. On peut y voir une critique amusée et assez cynique du marché de l’art et de nos conceptions de ce qu’est l’art. Par ailleurs, il y a aussi un vrai travail sur la trame et sur le rendu d’une image imprimée qu’il magnifie et fait accéder au statut d’œuvre véritable. On ne peut nier un travail sur la forme et le fond.

Mais il a manqué d’un certain savoir vivre en ne citant pas les dessinateurs auquel il a emprunté des cases parfois très reconnaissables. Ce qui aurait pourtant eu du sens. C’est dommage, car cela entache une démarche sincère et très novatrice à l’époque.

Par contre, la reprendre dans les années 2010, c’est un peu limité, voire carrément rassis. Les comics n’ont plus du tout le même statut de nos jours. Les dessinateurs sont bien plus reconnus. Et Spark ne copie pas des inconnus, mais des artistes réputés. Ce qu’on appelle des « tueurs ». C’est là d’ailleurs le hic :

Comme le faisait remarquer Paul Renaud sur Comicsblog « Ses clients aiment les toiles parce que l’image leur plait, que le(les) styles leur plaisent -on a pu lire de nombreux éloges à « son » style de dessin sur sa page FB- et que c’est une image libellée « comics » à un moment où la pop culture est dominée par l’imagerie comics. S’il créait ses images en évoquant le style d’un Romita, ou d’un J Scott Campbell sans les copier… il ne perdrait RIEN dans sa « DÉMARCHE artistique ».

Il perdrait juste dramatiquement en QUALITÉ, et les gens cesseraient de trouver ça tellement beau. C’est en ça que son travail repose non pas sur sa démarche (comme il le prétend), mais bien sur la qualité intrinsèque des œuvres qu’il utilise. L’attrait commercial des œuvres de Spark dépend entièrement de l’attrait commercial du dessin de Campbell, Bruce Timm, Terry Dodson, Carl Barks, Jim Lee, John Romita»

Inutile de vous dire que cet auteur a eu droit aux diatribes des fans de Spark. Et pour cause, il met le doigt pile là où ça fait mal. Le plagiaire se soucie en effet avant tout de la popularité de son entreprise. Il reprend donc ce qui plait sans pour autant porter dessus un véritable regard. C’est prendre l’art à l’envers, qui n’a pas d’autre but que lui-même. Le succès n’étant qu’une (parfois dérangeante) cerise sur le gâteau.

3 La question du sens.

Au risque de faire s’étrangler pas mal de monde, Sparks se réclame également du street-art.

Oui, ça fait mal. Je compatis profondément avec les éventuels Street-artists qui me liraient. Car c’est un courant ou la question du sens n’est pas du tout accessoire. La citation ne s’y fait jamais par hasard. Il ne suffit pas de rajouter quelques coups de pinceaux verticaux sur des cases à peine modifiées et combinées. Il faut qu’on ait quelque chose à dire par le biais de l’image.

En fait, plus on observe son « travail, et plus on a l’impression qu’il se résume à un vernis « arty » sur de la copie. Un procédé qui ne marche que parce que son public est plus sensible à la forme des choses qu’au fond.

Napalm. Montage photographique par Banksy. 1994.

C’est totalement le contraire de ce que fait Banksy, par exemple. Il ne met pas son égo dans le fait que tout le monde le reconnaisse. Cela devrait déjà en soi nous mettre la puce à l’oreille sur son objectif : Son image et ses prétentions artistiques ne doivent pas parasiter le fond de son travail.

Et effectivement, ce genre d’image, là, c’est parlant. L’assemblage des photos dit quelque chose de notre monde. Ça ne fait pas dans la séduction. Ce n’est pas fait pour faire « style ». Qu’on apprécie ou pas Banksy, on ne peut pas ne pas saluer une démarche parfaitement honnête. Le détournement, la parodie, c’est ça.

 

A Gauche, portrait du pape Innocent X, par Velasquez. Huile sur toile. 1650. A droite, Étude d'après le portrait du pape Innocent X par Velázquez par Francis Bacon. Huile sur toile. 1953.

A Gauche, Portrait du pape Innocent X par Velasquez. Huile sur toile. 1650.
A droite, Étude d’après le portrait du pape Innocent X par Velázquez par Francis Bacon. Huile sur toile. 1953.

Autre exemple : La reprise du portrait du pape Innocent X de Vélasquez par Francis Bacon.

Bacon n’a pas choisi ce portrait parce qu’il a du succès. Il l’a choisi parce qu’il a un point de vue dessus et qu’il tient à nous le faire connaitre. Sa puissance et sa maitrise technique ne sont pas celles de l’œuvre originale. Il ne surfe pas sur son succès. Il ne se contente pas de nous dire « regardez comme il est chouette et bien foutu, mon copié collé de Vélasquez ! ». Ce n’est pas de la pure virtuosité et ce n’est pas non plus une reproduction à laquelle on rajoute un peu de texture.

Quelle est la problématique, la réflexion qui soutient le travail de Spark ? Que nous dit-il sur ces images mal copiées et assemblées ? Que dalle, hormis qu’il les trouvait attrayantes. Ce n’est pas suffisant retournez à votre copie, élève Spark !

Le lecteur attentif peut alors se demander si c’est si grave que ça. Sans ambiguïté, je lui réponds «Oui.» Les artistes que Spark plagie ont beau être célèbres, comme la plupart des illustrateurs de comics, ils ne gagnent pas forcément si bien leur vie que ça.

Je ne veux pas faire pleurer dans les chaumières, mais la situation financière des artistes est, pour la grande majorité d’entre eux, mauvaise. Même des gens connus et reconnus tirent souvent la langue. Inutile de dire que, dans une telle conjoncture, la présence de plagiaires parvenant, grâce à leur bagout, à se faire du blé, et pas qu’un peu, sur leur travail passe mal.

Par ailleurs, si Spark s’attaque à des célébrités, nombre de « petits » plagiaires s’attaquent à des artistes peu ou pas connus, brouillant donc leur visibilité et agissant comme de vrais parasites.

Oui, ça peut avoir de graves conséquences, alors que nombre d’illustrateurs raccrochent les gants, écœurés et au bord du burn-out.

Donc voilà, si vous aimez l’illustration, ne PARTAGEZ pas les images de faux artistes. Ne likez pas les copieurs. Ne les défendez pas quand ils se font prendre. Et citez autant que possible les vrais artistes. C’est la seule chose qu’ils vous demandent contre la joie de profiter de leur boulot. Merci d’avance.

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