L’adaptation du « Maitre du Haut Château » ne sera PAS fidèle ( Et c’est tant mieux ) !

51UIhk3ry6L._SX310_BO1,204,203,200_Depuis quelques temps, le petit monde de la SFFF est en ébullition, rapport au fait qu’une mini-série se prépare qui se base sur Le Maître du Haut château, un roman de Philip K. Dick paru en 1966. Le pilote a été montré sur une plateforme VOD d’Amazon en janvier dernier. Le reste est prévu à la rentrée. Bientôt, donc.

Si vous ne connaissez pas Philip K. Dick, c’est juste un des écrivains de SF les plus importants de la deuxième moitié du 20ème siècle. Le type génial qui a également écrit Les androïdes rêvent ils de moutons électriques , la nouvelle dont Ridley Scott a tiré Blade Runner (d’ailleurs, il produit le show dont il est question ici). Minority report, c’est aussi d’après son oeuvre. Total recall aussi. Et… on va s’arrêter là, car vous avez du comprendre l’ampleur du bonhomme..

Du coup, inquiétudes et excitation sont de mise, car s’il est fréquent d’adapter ses écrits, avec plus ou moins de bonheur, celui-ci appartient à un genre particulier qu’on ne voit pas si souvent sur les écrans. Le Maître du Haut château, donc, c’est une « uchronie ».

Alors j’en vois qui, déjà, ont décroché. Ne vous affolez pas. Le terme n’est pas très courant, mais il n’est pas bien compliqué à comprendre, et pour peu que cette série ait du succès, je vous parie que tout le monde va bientôt savoir ce dont il est question.

L’ »uchronie » est un genre littéraire qui se base sur une réécriture de l’Histoire, à partir d’un  point de divergence, parfois mineur, mais qui influe sur la suite comme la chute d’un premier domino. Le récit en est la résultante . Ça commence donc avec un gros « Et si…. ». « Et si Jeanne d’Arc n’avait pas été brulée par les anglais… », « Et si Napoléon avait survécu à Sainte Hélène.. », « Et si Louis Dix-sept n’était pas mort au Temple… ».

En un sens, on peut dire qu’Inglorious Basterds de Tarantino flirte avec l’uchronie, même s’il n’en est pas vraiment une, puisque tout le film, au contraire, mène à ce fameux point de divergence, au lieu d’en être la conséquence.

Dans Le Maitre du Haut Château, c’est l’assassinat, en 1933, de Franklin Roosevelt qui change la donne. Les USA ne parviennent pas à sortir de la Grande dépression de 1929 et quand la guerre survient, ils ne font pas le poids face aux forces de l’Axe. Résultat, le monde, en 1962, est très différent de celui que nous connaissons, avec des USA morcelés entre zone japonaise et zone germanique, ainsi qu’une éradication quasi-totale des juifs et des peuples d’Afrique. Mais dans ce monde ou le Reich est toujours une cruelle réalité, une rumeur enfle : Un homme aurait écrit un livre sulfureux, qui traite d’un monde dans lequel les alliés auraient gagné la guerre…

Intéressant, hein ? Limite, ça fait saliver. Mais il y a un souci. Le livre de K. Dick n’a jamais été officiellement terminé.

Oui, vous m’avez bien lue. On parle donc d’adapter un roman inachevé. Vous le sentez venir le truc casse gueule là ? Une minisérie, c’est un médium qui est quand même assez large pour un tout petit livre pas fini. Et au-delà de ça, la question se pose : est-il possible d’être fidèle à un livre si complexe ? Est-ce que ça a un sens de seulement le tenter ?

1/ De L’esprit et la lettre

Le principe de fidélité à une œuvre est quelque chose qui m’interpelle d’autant plus que je suis illustratrice. Par définition, je suis quelqu’un qui confronte ma créativité à celle de quelqu’un d’autre. Et je dois affirmer mon style tout en ne trahissant pas trop l’œuvre que j’illustre.

C’est pourquoi, lorsque Peter Jackson sortit le premier volet de sa première trilogie « tolkiennienne », je fus partagée entre un enthousiasme réel, rapport à tout ce qu’il avait réussi à rendre… et une colère froide, pour tout ce qui, à mes yeux, était de l’ordre de la forfaiture.

J’ai donc passé de longues heures à réfléchir à ce qui était acceptable, ce qui ne l’était pas, et pourquoi j’estimais que ça ne l’était pas. Les films de PJ et les sentiments ambivalents qu’ils ont provoqués chez moi furent les graines d’une réflexion que je n’ai jamais cessé de nourrir depuis. Mais d’autres œuvres l’ont alimentée, nuancée et faite grandir. Et j’en suis venue, notamment, à penser que la fidélité à une œuvre qu’on adapte tient plus à une compréhension intime de son esprit, qu’à un rendu scrupuleux du moindre mot. Ce que le passage d’un médium à un autre rend de toute façon impossible.

Un bon exemple, de ça, est le Trône de fer. La série est devenue, progressivement, très infidèle aux événements relatés dans les romans de George R.R. Martin. Mais quand il s’agit d’une fiction ou aucun personnage n’est réellement indispensable et où le moindre changement amène inexorablement à un autre ordre des événements, tenter de coller aux romans ne risquait il pas, paradoxalement, de les dénaturer ? Le Trône de fer ne serait-il pas l’exemple type d’une œuvre ou la fidélité à l’esprit impose de sacrifier la lettre ?

Un autre exemple est encore plus parlant. Sherlock Holmes est un des personnages qui a le plus subi les aléas d’adaptations approximatives. Devenu très vite immensément populaire, au point de phagocyter la vie littéraire de Conan Doyle, il sera en bute à des adaptations parfois remarquables ( La superbe série de 1984 avec l’immense Jeremy Brett, produits par Michael Cox et June Wyndham-Davies), mais souvent discutables ( Les long-métrages de 2009 et 20011 par Guy Ritchie). Il faut dire qu’une image d’Epinal du personnage s’est imposée, alors qu’il est, à l’origine, assez scabreux. Ce n’est que depuis peu que le grand public a accès à des versions moins doucereuses du détective camé et misogyne .

Ce qui d’ailleurs est à la base sans doute du problème de la série : difficile d’être fidèle au personnage de Sherlock Holmes sans buter sur l’esprit étroit de l’époque qui l’a vu naitre. Au 21ème siècle, ça fait tâche. Et le fait que Moffat se soit très mal défendu de tout machisme n’enlève rien au fait que Sherlock Holmes, même sous les oripeaux de la modernité, reste un personnage intrinsèquement victorien, avec tout ce que ça comporte de lourdeur conservatrice.

Malgré ce qui est discutable et discuté, le Sherlock de Moffat s’appuie sur une bonne connaissance des livres de Conan Doyle, tout en dépoussiérant assez radicalement, et durablement, la représentation du célèbre détective. C’est ainsi qu’elle gagne sa légitimité.

Pour revenir à l’œuvre de Philipp K. Dick, si le film n’est pas franchement fidèle à la lettre à la nouvelle d’ origine, difficile de ne pas retrouver, dans le film de Ridley Scott, quelque chose les interrogations désenchantée de l’écrivain. Cependant, ça ne suffit guère pour parler d’une adaptation fidèle…

2/ La fidélité totale impossible ?

J’ai fini par réaliser, beaucoup plus tard, que ce qui m’avait réellement agacé dans le Seigneur des anneaux  de Peter Jackson : Dire qu’on est fidèle à Tolkien, au sens le plus étroit du terme, alors que tout le fandom, constitué, entre autre par un nombre non négligeable d’experts, vous attend au tournant est juste l’une des plus grosses erreurs de communication qui soit.

Car Le souci n’est pas tant d’avoir été infidèle que de ne pas avoir assumé réellement l’écart entre l’œuvre originale et son adaptation, d’avoir en permanence voulu justifier la légitimité de sa démarche par la fidélité à l’écrivain alors qu’il y a eu nombre de trahisons manifestes dont certaines touchent à des aspects fondamentaux de l’œuvre. Se produit ainsi une confusion entre ses films et les romans. Mais aussi, et c’est peut-être le plus choquant pour la créatrice que je suis, il dévalorise de facto son propre boulot.

Comment peut-on présenter ainsi son film comme une simple « mise en image » des romans ? Qu’on n’aime ou pas l’œuvre de Peter Jackson, on ne peut pas accepter qu’il utilise un argument de cette ordre. Il y a là une œuvre, avec sa personnalité, issue d’une réflexion globale, fruit de la réflexion esthétique et du travail d’un auteur et de son équipe. Et une œuvre qui, d’un point de vue purement cinématographique, se laisse regarder.

Peter Jackson avait le droit d’être infidèle à l’œuvre de Tolkien. A condition de le revendiquer, de préciser que son Seigneur des anneaux n’était PAS celui de JRR Tolkien. Parce que, et c’est d’une cruelle ironie, nombre d’adaptations sont carrément infidèles, mais genre de la tête à la queue, sur le fond et la forme et ne sont pas moins de véritables chefs-d’œuvre.

Comme ça, à vue de nez, je pense au Dune de David Lynch. Une œuvre étrange, que la fan de Frank Herbert que je suis n’a d’abord guère appréciée, car ne reprenant que dans les grandes lignes l’Histoire des deux romans. Or l’Histoire en elle-même n’a que peu d’intérêt. Les livres valent surtout pour leur ambiance, les personnages d’une grande finesse psychologique et l’impitoyable peinture de ce qu’est, au fond, la politique.

Le film me semble traiter d’autre chose, d’un vertige métaphysique qui n’est pas le fond des romans d’Herbert. N’empêche que, même si son Lynch l’a reniée, il demeure tout à fait légitime en soi.

On peut aussi parler des romans de Stephen King. Il faut bien dire que, bien que ce soit un des auteurs phare du fantastique actuel, il est victime d’une curieuse malédiction qui veut que plus on soit fidèle à une de ses œuvres en l’adaptant, plus l’adaptation en ressorte terriblement fade et sans intérêt. Alors que les films les plus remarquables tirés de ses livres ( La Carrie de Brian De Palma, ou le Shining de Kubrick) sont très infidèles. Au point que, devant l’adaptation de Shining, King déclara qu’il adorait et détestait cette version tout à la fois. Il ne pouvait nier la dimension de chef d’œuvre du film, mais l’essentiel de ce que lui avait mis dans cette histoire n’y était plus.

Je crois que Stephen King pointe précisément ce qui nous intéresse.

Pour conclure, la fidélité à une œuvre est une notion délicate, qu’il convient de manier avec précaution. Le fait de tenter d’être le plus fidèle possible à l’œuvre d’origine ou, au contraire, de ne pas l’être sont deux partis pris qui sont aussi valables l’un que l’autre. Les deux comportent des difficultés particulières. Aucun n’est le garant du succès absolu. Même s’il faut bien souligner que leur absence est souvent la cause des échecs les plus cinglants.

Il faut aussi garder à l’esprit que la fidélité absolue n’est ni possible, ni même souhaitable. Si série il y a, c’est une œuvre indépendante dont l’identité se nichera dans l’écart avec l’œuvre d’origine, quel que soit la taille de cet écart. Et c’est donc moins ce « matériau de départ » qui va compter que ce qui va en être fait. La cohérence de la série à venir ne devra peut-être rien au roman de P.K Dick. Ce ne serait pas la première fois. Souvenez-vous de Blade Runner.

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